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Quelle fiction muséologique élaborer aujourd’hui au Maroc et depuis le Maroc ? Quel projet de musée alternatif des artistes et des structures autonomes pourraient porter, tissant d’autres liens avec la mémoire, la création, le territoire ou le public, que ceux portés par les projets monumentaux des musées se développant à l’échelle nationale et globale ? Quel rôle donner à la fiction au moment même où au Maroc voit le jour, après plusieurs années d’espoir et de désillusion, le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Rabat, où le chantier du futur grand Théâtre de Casablanca est en marche et où se multiplient des projets culturels de différentes natures. L’époque n’est pas à la spéculation mais à la réalisation et le Maroc a cessé depuis longtemps de ressembler à un désert culturel – ressembler, car il ne l’a jamais été évidemment, sauf dans une appréhension néocoloniale - pour devenir un théâtre effervescent, passionnant et concurrentiel. Si en outre, on entend par musée non pas seulement monument et institution mais des formes diverses liant collection, archives, exposition, manifestation et éducation, le musée au Maroc connaît aujourd’hui différentes incarnations, d’échelles différentes et asymétriques, portés par une très grande diversité d’acteurs (nationaux, étrangers, locaux, état, ville, chercheurs, artistes, entrepreneurs, en milieu urbain ou rural), chacun avec des objectifs différents, construisant diverses histoires de l’art et différentes contemporanéités, chacun cherchant, ensemble ou non, les uns par rapport aux autres, les uns contre les autres, une légitimité sur les scènes locale, nationale ou globale, à partir d’une situation périphérique qui est celle de la création marocaine dans la production mondiale de l’art. C’est depuis cette situation aux intersections multiples, où se joue l’avenir du paysage culturel au Maroc, depuis donc ce qui est là, pour nous qui vivons au Maroc, que j’aimerais imaginer et fabriquer avec vous ce musée fictif. Et si je dis « je », c’est par commodité : nous sommes en réalité plusieurs.

 

J’imagine une ville : Casablanca. Et dans cette ville, depuis les fenêtres du 6° étage où nous vivons et travaillons, un bâtiment abandonné, ancienne fabrique de bois et de meubles créée sous le Protectorat français, appartenant désormais, pour le scénario de l’histoire, à la famille royale. Palimpseste mémoriel, feuilletage du Pouvoir, façade coloniale imposante, repeinte en blanc au gré du passage des convois officiels, derrière laquelle, soustrait au regard depuis la rue mais pas depuis nos fenêtres, un ensemble hétéroclite de 9000 m2 composé de bâtiments, servant autrefois aux différentes fonctions de l’usine, des maisonnettes à l’intérieur du mur d’enceinte, un terrain vague, des gravats, une voiture à l’abandon, un globe terrestre dans un coin où on devine une carte de l’Afrique. Nous n’irions pas plus loin que ce que nous offre le regard, nous prendrions ce qui est là. Nous connaîtrions, par quelques photographies d’archive, ce qui se trouve à l’intérieur du bâtiment principal, un escalier majestueux... L’ensemble serait en voie de classement au patrimoine de la ville. En attendant, l’usine tomberait en ruine, chaque jour un peu plus nous enregistrerions les dégâts du temps et de l’abandon. Tenez, la semaine dernière, quelqu’un a volé l’horloge de la façade, cette horloge dont l’absence semble maintenant la défigurer et dérouter le regard. Ca commerce beaucoup sur les restes des bâtiments du patrimoine casablancais. Il y a d’autres exemples.

 

J’imagine un artiste. Un d’entre nous. Depuis plusieurs mois, il aurait entrepris de construire une maquette. Pas la maquette du futur centre d’art que pourrait devenir l’usine si un tel projet venait à l’esprit de quelqu’un. Mais la maquette du lieu tel qu’il est aujourd’hui, saisi dans son processus de détérioration. Car le musée ne serait pas pour demain, il commencerait aujourd’hui : avec cette maquette, qui répliquerait à l’échelle 1/50ème les 9000 m2 de l’usine, tôles effondrées, voiture, globe et gravats compris. Une maquette qui collecterait, conserverait, exposerait une mémoire de la ville au présent, vouée à disparaître. Il faut prendre des photos de tous les côtés du bâtiment. Nous nous introduisons dans des appartements et des immeubles voisins, nous nous faisons ouvrir par des gardiens les toits-terrasses pour enregistrer depuis d’autres points de vue la topographie complète du lieu. Il faut surtout acquérir des techniques que nous ne maîtrisons pas, inventer des outils, numériques ou de fabrication, imaginer des matériaux d’imitation : en découpant des lamelles d’aluminium dans les boites de conserve puis en les froissant, on fabrique d’excellentes tôles ondulées.

 

J’imagine aussi un livre. Un livre qui serait écrit par une chercheuse états-unienne en littérature comparée. Ce livre s’appellerait Imagined museums – Art and modernity in postcolonial Morocco. Nous traduirions ce livre en français et en arabe pour qu’il soit lu au Maroc : traduire est aussi un acte de collecte, de médiation et d’exposition. Ce livre serait notre viatique à travers l’histoire récente des musées au Maroc. Il raconterait comment, face à l’absence, la défaillance et le vide des musées institutionnels, les artistes marocains furent conduits très tôt après l’indépendance à inventer des formes immatérielles et nouvelles de musées. Du musée-monument aux musées tactiques : nulle part ailleurs qu’au Maroc ou au Pérou par exemple et dans d’autres pays du Sud, cette évolution, ces inventions critiques portées par les artistes ne furent aussi nécessaires et profondes, aussi précaires et sans cesse à réinventer. Je pense par exemple aux musées des discours que furent les revues de poésie et de cinéma des années 1960-70, tentant d’inventer par le débat et la création, une culture marocaine moderne et décolonisée, contre la fabrication d’une mémoire officielle par les institutions de l’Etat. Je pense aux musées éphémères et contextuels des années 1990-2000, en milieu urbain ou rural, musées nomades et portatifs, à l’échelle parfois d’un livre, imaginés et conçus par des artistes, des curateurs ou des écrivains, en l’absence des institutions qu’ils souhaitaient voir exister.

 

Notre musée s’inscrirait dans cette histoire marocaine des musées tactiques inventés par les artistes. MASNAÂ en serait le nom provisoire. En arabe, MASNAÂ signifie fabrique, usine. Pour les non arabophones, c’est un signifiant vide et potentiel. Pour nous qui vivons entre les langues, MASNAÂ serait une fabrique vide et potentielle, qui se réinventerait sans cesse : école, festival, musée.

 

Ce qui est là donc. Utopie du localisme radical.

En face de nous, le musée-monument, en ruine. Rabat. Abou Dhabi. Vuitton. Guggenheim. Nous n’entrons pas. Nous n’essayons pas. Nous le reproduisons à l’échelle 1/50ème. Nous préférons jouer.

Face à lui et autour de lui, le musée-fabrique, le nôtre, la MASNAÂ, la fabrique réelle du centre d’art, à l’échelle 1/1 cette fois. Nous fabriquons le musée par zone de contact avec le monument impossible. Nous concevons un programme artistique idéal qui se déroule dans les espaces où nous vivons et où nous travaillons, dans les rues qui font le tour du bâtiment, dans le lycée qui le jouxte, sur les terrasses, dans les appartements environnant, dans le bar du 8° étage de l’hôtel Washington. Nous produisons un musée éphémère sur quelques mois, avec la matérialité urbaine comme espace démultiplié d’exposition, délimité par le carré formé par les bâtiments autour de l’usine, la ville en perspective et la maquette comme échelle d’origine.

 

J’imagine ainsi une chorégraphe. Une d’entre nous. Qui invite pendant plusieurs mois d’autres chorégraphes à venir tracer une simple danse le long du bâtiment. J’imagine une collection de mouvements. J’imagine un musicien qui enregistre à même l’usine des sons, des paroles, des textes et des chants. J’imagine l’enquête d’un cinéaste et d’un anthropologue. J’imagine un poète faisant une exposition de photographies composées seulement de textes, décrivant des lieux prélevés dans le monde entier au point que ces descriptions nous semblent familières. J’imagine des dessins, un tracé. J’imagine un poète et un plasticien français écrivant des chansons sur la ville avec des étudiants. J’imagine deux poétesses, l’une de New York, l’autre du Caire filmant les rêves des habitants. J’imagine un architecte de Beyrouth. J’imagine un metteur en scène italien. J’imagine la lecture d’un roman. J’imagine un musée des discours, avec un écrivain algérien parlant de la ville, une conférence sur une Histoire du cinéma marocain écrite il y a trente ans qui n’a jamais été publiée…

 

David Ruffel

 

Ce texte a été écrit pour le symposium « Au delà de l’effet-magicien »  (Paris, 6-8 février 2015) organisé par « le peuple qui manque » et la 3° journée consacrée aux musées imaginaires, «  Museum f(r)ictions » :

« Quels musées et institutions réimaginer pour une géographie de l’art future ?  La récurrence de nombreux musées conceptuels et fictifs, proposés par des artistes, mobilisés dans une réécriture “décanonisée” de l’histoire de l’art, invite à considérer la valeur heuristique de la fiction pour proposer des récits de l’art décolonisés. On considérera la dimension instituante de ces musées spéculatifs et nomades.  Fictions de musée qui invitent à réévaluer les fonctions du mythe, de la fabulation comme scripts pour des institutions muséales à venir. »

 

MASNAÂ – MUSÉE TACTIQUE ET ÉPHÉMÈRE

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